Le sociotope

 

Notion

 La notion de sociotope, évidemment inspirée de celle de biotope, me parait mériter une attention un peu soutenue. Chacun de nous, acteurs du social, appartient à un milieu qu'il est possible de décrire par diverses caractéristiques rapportées à des modes de différenciation que d'un point de vue épistémologique j'appellerai "canonique" : l'environnement géographique, la branche d'occupation, la nature des relations domestiques, l'appartenance civique, religieuse ou "culturelle", etc. Ce milieu n'est pas nécessairement celui où nous sommes nés, il peut représenter une étape sur la trajectoire d'une vie. Le passage d'un milieu à un autre ne s'opère pas sans diverses procédures de traductions ; on renonce à certaines manières de se comporter pour en adopter d'autres, ce qui peut entrainer, dans certains cas, un sentiment de culpabilité capable de se déclencher à l'occasion des retours en arrière ; des retrouvailles avec un passé que l'on avait voulu occulter (par exemple, reparler une langue que l'on avait tout un temps bannie de ses relations avec autrui).  Je baptiserai sociotope ce milieu tel qu'il est observable à un moment donné, mais en tenant compte de sa dimension dynamique : il se trouve sur une trajectoire et constitue le cadre de traductions, lesquelles sont une des variantes de ce que d'une manière générale on appelle "transactions". Les sociotopes sont les expressions localisées des habitus dans ce qu'ils présentent de dynamique."(Claude Javeau, Le Bricolage du social, p. 34-35)

 En effet, le sociotope est une notion utilisée par les sociologues et les urbanistesi qu’il est aisé d’aligner sur les notions parallèles de biotope et de chronotope. En critique littéraire, le sociotope a été employé en France en 2009 dans le cadre d’un séminaire sur "Balzac et l’homme social", et pour reprendre la proposition le concernant, cette notion peut être redéfinie en un triple sens : 

 

  • Sociotope 1. Sens générique : on peut parler de sociotope en ce sens générique pour tout l’ensemble des phénomènes de marquage social  

  • Sociotope 2. Sens local : au sens où un salon, une rue, une mansarde, un foyer de théâtre, un quartier de Paris, une ville d’eau, une pension de famille, une maison de jeu, un coucou, le cabinet particulier d’un restaurant, etc. peuvent être désignés par le récit balzacien comme des lieux puissamment investis par le social, et qui prédisposent leurs acteurs à des comportements normés et prévisibles. Mais la notion, en ce sens local, peut s’entendre aussi de manière plus abstraite, pour désigner les « zones sociales »  

  • Sociotope 3. Au sens de « scène sociale routinière », indexée par la « topique romanesque ». Ainsi, diverses scènes sociales fort codées sont aisément reconnaissables dans le roman balzacien, en particulier du fait de leur répétition (ou de leurs déclinaisons avec variantes) : l’orgie, le bal (masqué ou non), la soirée à l’opéra, la promenade sur le boulevard, aux Champs-Élysées, le voyage (à Paris : Les Comédiens sans le savoir), en Province (La Muse du département), en coucou (Un début dans la vie), en omnibus ; etc. (Diaz, José-Luis (2016), « Introduction », Revue des Sciences Humaines, n°323/juillet-septembre 2016, Balzac et l'homme social p. 10. )

 
 

Analyse

 La route, c’est au sens littéral un médiatope autour du monde. Vecteur et symbole de l’échange et de la communication, elle est donc leur territoire : là où leur culture a lieu. L’étude de la route comme sociotope me paraît susceptible de fournir une utile contribution à mieux faire penser et à mieux faire repenser le Québec.

Ainsi, on entendra par sociotope un espace social déterminé, de dimension dynamique, variable mais continue, et encore un milieu tel qu’il est observable à un moment donné, où un groupe manifeste sa culture, son ethos, ses règles de vie. Les auteurs appartiennent au sociotope qu’ils décrivent. Le sociotope se trouverait sur une trajectoire de leur vie et constituerait le cadre d’inter-action dans l’imaginaire comme le réel. Si le mot « route » évoque d’abord le voyage, il désigne aussi un concept fondamental de la création de Gabrielle Roy. Sans doute tout romancier est-il en quête de « route » mais pour Roy, l’entre-deux (franco-manitobain et québécois) ainsi que l’entre-deux (littéraire en anglais et/ou littéraire en français ; manitobain et québécois), ces deux sortes d’entre-deux posent dans toute leur étendue la question de la route. Face à ce processus impliquant la route et l’appel à partir, il est logique que l’auteur crée, dans ses œuvres, de nombreuses images de la route et d’une existence nomade. Étant donné la vie en mouvement, toujours en changement, et encore en recommencement continuel, rien ne rend donc plus heureux que le « simple fait d’être en route, [de savoir] que la vie change, va changer, que tout se renouvelle » (Roy, 2014, p. 106).

La Route d’Altamont, publié en 1966, c’est une quête de vérités plus élevées et une ouverture à la créativité. Christine, la narratrice, finit par transcender le dualisme rigide de l’espace exigu et de l’espace ouvert. Altamont, c’est un espace changeant et fluide, se transformant à mesure que nous changeons nous-mêmes. Roy révèle ici la plasticité inattendue de la route en l’accordant avec les dynamiques nouvelles qui caractérisent la route, intergénérationnelle (la grand-mère sédentaire, la mère nomade et Christine à l’âme partagée) et transculturelle de topos, et la route devient, dans le roman de Gabrielle Roy, sociotope, c’est-à-dire, d’une part, elle règle les rapports du roman à la réalité que celui-ci figure et, d’autre part, elle signifie un certain imaginaire. Pour faire comprendre cette posture, notre étude adoptera la démarche sociocritique afin de mieux circonscrire l’ensemble flou, instable, conflictuel de « la route comme sociotope » chez Gabrielle Roy. On s’en tiendra ici à l’étude de la route telle qu’elle apparaît dans la nouvelle « La route d’Altamont », du recueil éponyme.

Cette étude nécessite de brièvement retracer la difficulté des tentatives de « reconnaître » et de « classer » Gabrielle Roy avec son positionnement situé dans « l’entre-deux », puisque toute œuvre est tributaire de ses conditions de production et d’existence. C’est dans cette perspective que je me suis proposé d’étudier « la route comme sociotope » à la fois circonstanciel et textuel. L’étude qui suit se construit donc en deux temps : le premier consacré à Gabrielle Roy qui se trouve sur l’entre-deux et le second à La Route d’Altamont qui fonctionne comme sociotope.

La Route d’Altamont : sociotope

Il est impossible de distinguer totalement l’inscription sociotopique dans le texte, c’est-à-dire la production sociotopique du sens induit par le travail du texte. Le tout est intriqué. On n’a jamais affaire qu’à un seul texte. Celui-ci, du reste, a une façon spécifique d’inscrire en lui du sociotopique, et de le produire. Le sociotope du texte peut et doit s’envisager en lui-même « à travers tous les ensembles et réseaux signifiants du roman » (Duchet, 1973, p. 450) pour reprendre l’expression du sociocritique Claude Duchet.

À titre d’échantillon d’analyse, comme mise en perspective, j’aborderai le point « de l’être partagé à l’entre-deux ».

Quand on passe à la question « de l’être partagé à l’entre-deux », une question se pose ici inévitablement : qu’est-ce que l’être partagé ?

En fait, l’artiste est un « être partagé » entre ses besoins concomitants de se rapprocher des autres et de s’éloigner d’eux. La création artistique a donc deux côtés nettement opposés, c’est-à-dire qu’elle comporte à la fois des aspects positifs et des aspects négatifs difficiles à concilier. La conception de l’écrivain et de l’écriture de Gabrielle Roy est double. L’écrivain étant un « être partagé », il ne faut pas faire peu de cas des « deux tendances [présentes dans l’œuvre royenne] ennemies sans doute, mais dont Gabrielle Roy, lancée à la poursuite d’un bonheur qui ne serait pas d’occasion, tente toujours la réconciliation. » (Le Grand, 1965, p. 39)

Chez Gabrielle Roy, cette tension ou cette lutte intérieure est le résultat, au dire de certains critiques (Le Grand, Ricard, Saint-Martin), de ce qui semble la séparer surtout de ses parents, mais également de ses grands-parents maternels, divisions qu’elle transpose dans la nouvelle intitulée « Le jour et la nuit » de la Rue Deschambault (en 1956).

 

Le matin me semblait être le temps de la logique ; la nuit, de quelque chose de plus vrai peut-être que la logique... En tous cas, j’avais beaucoup plus que mon âge, vers le soir : une indulgence au-delà de mon expérience. J’avais remarqué que les mots, les phrases de mes compositions me venaient assez bien le matin ; mais la pensée elle-même ― ou plutôt ce halo qui l’entoure alors qu’elle est encore informe et précieuse ― je la ressentais la nuit. J’étais partagée entre ces deux côtés de ma nature qui me venaient de mes parents divisés par le jour et la nuit. (Roy, 1993, p.238)

 

Même si ce texte révèle sans doute assez bien l’être-partagé, elle ne dit pas le plus intéressant. C’est ce que montre La Route d’Altamont, c’est la route comme sociotope qui pousse le lecteur à relire, à creuser, à explorer non seulement le texte, mais aussi sa relation envers le texte à travers l’écriture.

Étant une œuvre divisée en quatre récits distincts mais unifiée par la poursuite de l’un à l’autre de l’initiation de Christine, La Route d’Altamont pose la question du genre (roman et recueil de nouvelles). En effet, la page de titre de l’édition originale (1966, HMH, «l'Arbre») présente l’œuvre comme un roman, celle de l’édition de 1985 (Alain Stanke, « 10/10») l’identifie par le mot « nouvelles » et enfin la couverture de la nouvelle édition de 1994 (Boréal) la présente comme « roman ».

 En 2011, l’«Édition du centenaire» des Oeuvres complètes de Gabrielle Roy[i] présente définitivment La Route d’Altamont comme le sixième roman
. La Route d’Altamont combine un thème universel, l’éclosion de la vocation de l’écrivain et une fiction semi-autobiographique qui réélabore le vécu de l’auteur dans un cycle manitobain ayant Christine comme narratrice. Christine maîtrise ainsi son enfance et le passé de sa mère et de sa grand-mère. Des événements soudains surviennent dans la vie de Christine (la poupée, le lac, le déménagement, les collines - à nouveau les foyers des quatre récits) et révèlent les secrets de la vie et de la mort. On ne s’étonne donc pas de retrouver « le cheminement de Christine à travers la plaine de la vie jusqu’à la vieillesse d’où elle contemple, comme du sommet d’une montagne, le chemin parcouru, avant de partir de l’autre côté [...] » (Boucher, 1991 p. 56-57)

Comme dans la Rue Deschambault, les enfants sont toujours présents aux côtés des personnes âgées dans La Route d’Altamont et d’autres livres. Surtout, dans La Route d’Altamont, les uns et les autres partagent leurs histoires et leurs connaissances. Les anciens confient aux jeunes le don de la sagesse. Le personnage, au terme de sa vie (M. Saint-Hilaire dans « Le Vieillard et l’enfant » et la grand-mère dans « Ma grand-mère toute-puissante »), partage sa sagesse et son expérience avec un personnage à l’aube de sa vie, qui, en échange, lui offre l’innocence et la joie de vivre. 

Par exemple, monsieur Saint-Hilaire explique à Christine « que la fin et le commencement avaient leur propre moyen de se retrouver » (Roy, 2014, p. 79). La narratrice comprend : « Ne serait-ce pas qu’il est naturel aux petites mains à peine formées, aux vieilles mains amenuisées, de se joindre ? » (Roy, 2014, p. 45) Ce phénomène fait penser à ce qui se passe entre les trois générations différentes, celle de Christine, de sa mère et de sa grand-mère.

Pour éclairer ces figures intergénérationnelles, il convient de s’arrêter quelques instants sur le texte. Dans « La route d’Altamont », les collines évoquent la jeunesse :

 

Que ces collines sont donc charmantes... et jeunes, ne trouves-tu pas ?

Jeunes ? Je ne sais. On prétend, au contraire, que ce sont de très, très anciennes formations... (Roy, 2014, p. 151)

 

Les mêmes collines sont associées à la mort :

 

Les petits soulèvements continuaient à défiler, sans beaucoup d’élan. Il régnait entre eux une grande chaleur resserrée. Maman finit par ne plus leur accorder qu’un vague regard un peu indifférent, comme si elle s’attendait à tout perdre maintenant, et peu importe peut-être. Or l’indifférence est ce que j’ai le moins pu supporter toute ma vie. J’ignorais qu’il en faut pourtant un peu à la vieillesse pour soutenir le coup de voir chaque jour quelque chose lui échapper. (Roy, 2014, p. 162)

 

Si l’on considère la route de départ associant collines et jeunesse, il y a un conflit indéniable avec la route finale qui reprend les mêmes collines en les associant à la vieillesse et à l’approche de la mort. Cette route opère un retournement radical entre le début et la fin de la nouvelle.

 

Et certes je savais déjà que les souvenirs heureux ne nous viennent pas à notre gré, qu’ils appartiennent à un autre monde qu’à celui de notre volonté. (Roy, 2014, p. 162)

 

Ainsi, dans « La route d’Altamont », le glissement de sens, c’est le lien entre l’écriture, la répétition et la mort sur lequel nous aurons l’occasion de revenir ou de revoir.

 

Nous étions en septembre [...] les jours abandonnés, qui ne sont plus de l’été, ni encore à l’hiver [...] L’automne convenait admirablement aux voyages, à tous les voyages. (Roy, 2014, p. 127)

 

Cette citation souligne le fait que l’automne n’appartient pas à un niveau de réalité ou à un autre ici, été ou hiver mais plus encore elle souligne le fait que ces conditions sont propices à tous les voyages, y compris ceux similaires à celui que va accomplir sa mère en survolant sa vie pour rejoindre, via les collines et la route, le monde de son enfance.

Le concept de sociotope caractérise la place ou la résidence où l’on est, mais n’est nullement limité à une définition physique : ce peut être une sphère bien délimitée de vie réelle et imaginaire. Il peut y avoir beaucoup de variations selon les sociotopes où Christine est placée et entre lesquels elle circule. Il faut élargir la perspective pour comprendre ce que signifie, pour Christine, alterner entre ces différents sociotopes.

En donnant le titre du dernier récit à La Route d’Altamont, l’écrivain indique la nécessite de déplacer l’ici et là, de là à l’ici.

 

Un jour que par un beau temps de soleil nous voyagions à travers la plaine, ma mère et moi qui conduisais la petite auto et que nous avions vu depuis des heures déjà défiler sous nos yeux un peu lasses les grands horizons toujours plats, j’entendis maman près de moi se plaindre avec douceur :

— Dans toute cette plaine immense, comment se fait-il, Christine, que Dieu n’a pas songé à mettre au moins quelques petites collines ? (Roy, 2014, p. 125)

 

Ainsi, cette ouverture n’est pas seulement l’entrée d’un récit ou d’une histoire, c’est aussi l’entrée d’une lecture et l’entrée de l’écriture du projet de l’auteur. Elle crée un faisceau de relations entre trois éléments essentiels dans la création romanesque, l’inscription du lecteur, de la diégèse et de l’auteur. Elle prévoit d’ailleurs les deux pôles du voyage : une route, une montagne. Comme l’ont souligné plusieurs critiques (Gagné, 1973 ; Lewis, 1984 ; Boucher, 1991), le motif du voyage est également omniprésent dans La Route d’Altamont, dont chacun des récits comporte un voyage que fait Christine, avide de connaître le monde qui l’entoure. On y trouve deux types de personnages : les nomades et les sédentaires. Jean Morency souligne, à propos de La Route d’Altamont, que le conflit entre ces deux types, posé comme point de départ, « animera de ses forces dynamiques la suite de l’histoire » (Morency, 1994, p. 152).

Dès le début de « La route d’Altamont », deux types d’espace viennent se greffer sur ces personnages opposés : les nomades sont fascinés par la plaine tandis que les sédentaires préfèrent les collines. Le grand-père de « La route d’Altamont » est attiré par l’« immense plaine ouverte », alors que la grand-mère est « aussi stable que ses collines », celles du Québec qu'elle a quitté.

 

Un jour, grand-père avait aperçu en imagination — à cause des collines fermées peut-être ? — une immense plaine ouverte ; sur-le-champ il avait été prêt à partir ; tel il était. Grand-mère, elle, aussi stable que ses collines, avait longtemps résisté. En fin de compte elle avait été vaincue. C'est presque toujours le rêveur qui l'emporte. Voilà donc ce que je comprenais au sujet des collines perdues. (Roy, 2014, p. 125)

 

« La route d’Altamont » constitue donc une des clefs de l’œuvre de Gabrielle Roy et de sa conception singulière de l’espace. Toute la nouvelle est structurée autour du conflit entre l’immensité et l’intimité, entre la plaine ouverte et les collines fermées, qui symbolisent respectivement l’appel de l’Ouest et la nostalgie du Québec originel.

Comme on l’a vu plus haut, les quatre récits racontent donc chacun un voyage, mais ce dernier, « La route d’Altamont », est le vrai voyage, lorsque Christine quitte sa mère pour aller en Europe. Les trois précédents sont des répétitions pour le départ final : des préparations et des préfigurations du moment où le lien entre la mère et l’enfant doit nécessairement être fendu. La jeunesse de sa mère est passée, le départ proche de Christine en est la preuve.

À la veille de son départ pour l’Europe, Christine a aperçu le tourment qui caractérise sa famille maternelle, tourment qui est le résultat de la fracture qui divise depuis l’origine la famille canadienne-française en deux, les nomades et les sédentaires. Gabrielle Roy l’exprime notamment dans le passage suivant :

 

Qu’il était facile, l’obscurité y effaçant toute trace d’occupation, d’imaginer ces lieux dans leur songerie primitive qui avait tant exalté mon grand-père, mais à jamais rebuté ma grand-mère. Par ces nuits de vent tiède et vaguement plaintif, je prenais conscience de ces deux âmes profondément divisées. Et mon cœur aventureux les divisait peut-être davantage encore en penchant si fortement pour celui qui avait tant aimé l’aventure. (Roy, 2014, p. 141)

 

Christine incarne ainsi le pôle nomade de la famille ; elle appartient à la lignée canadienne-française des « chercheurs d’horizons », comme en témoigne d’ailleurs ce passage :

 

 Moi, j’aimais passionnément nos plaines ouvertes ; je ne pensais pas avoir de patience pour ces petits pays fermés qui nous tirent en avant de ruse en ruse. Cette absence de secret, c’était sans doute ce qui me ravissait le plus dans la plaine, ce noble visage à découvert ou, si l’on veut, tout l’infini en lui reflété, lui-même plus secret que tout autre. Je ne concevais pas, entre moi et ce rappel de l’énigme entière, ni collines, ni accident passager contre lequel eût pu buter mon regard. Il me semblait qu’eût été contrarié, diminué, l’appel imprécis mais puissant que mon être en recevait vers mille possibilités du destin. (Roy, 2014, p.126-127)

 

Christine s’en va en Europe, et avec cela la ténacité de la mère sur la vie s’en va aussi. De même, les collines d’Altamont sont une première fois le rappel vivant de l’enfance de la mère de Christine ; une deuxième fois, elles ne sont que paisibles ; une troisième fois, elles ne sont plus rien du tout. La mère nie même que ce soient les collines d’Altamont, tellement elles ont été transformées par le regard du désir. Elle ne voyage même plus, car elle a perdu le chemin d’Altamont, le moyen de retrouver sa jeunesse. Elle meurt :

 

Son âme capricieuse et jeune s’en alla en une région où il n’y a sans doute plus ni carrefours ni difficiles points de départ. Ou peut-être y a-t-il encore par là des routes, mais toutes vont par Altamont. (Roy, 2014, p. 167)

 

Sur cette interrogation au présent, La Route d’Altamont finit symboliquement. En effet, la fin du texte, de même que le début, s’efforcent de créer, avec le titre, l’épaisseur textuelle ou la densité du texte. Gabrielle Roy, aux voix de narratrice, s’adresse cette interrogation à elle-même, mais aussi elle interpelle « le lecteur en une sorte d’invitation à répondre par son récit au sien. Aux carrefours de la vie, les voyageurs ne doivent-ils pas échanger leurs expériences de la route ? » (Boucher, 1991, p. 56) Ainsi, le thème principal de La Route d’Altamont ne saurait être ni l’exil ni le retour, ni même l’exil et le retour, pris comme un ensemble, mais bien l’entre-deux, la route comme sociotope, le mouvement qui mène de l’un à l’autre, la tension qui, en opposant la transgression à l’appartenance, tout cela les unit de façon indissoluble.

 

2.  L'édition est publiée de 2009 à 2013 sous la supervision de François Ricard (avec la collaboration de Jane Everett, Sophie Marcotte, Isabelle Daunais et Dominique Fortier, Montréal, Boréal, coll. « Édition du centenaire », 12 volumes). Cette collection présente « le texte définitif de tous les livres que Gabrielle Roy considérait comme faisant partie de son oeuvre ».

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